dimanche 22 décembre 2013

Todd :"L’euro ne marchera jamais, c’est une certitude anthropologique"


(...)le bilan de l’année 2013 que l’historien et démographe Emmanuel Todd livre à Jean-Marie Durand, des “ Inrocks ”, risque de beaucoup alimenter les conversations, peut-être même d’échauffer les esprits…

 Quand Hollande "prend les Français pour des cons" : le pavé dans la mare d’Emmanuel Todd “ Le rejet de François Hollande est complètement naturel et démontre que les Français sont des gens intelligents, commence Todd (qui, petite note entre nous, a soutenu le candidat Hollande lors des dernières élections). La société est paralysée, l’économie en déroute, le système monétaire européen ne fonctionne pas et le Président ne fait rien. Sarkozy, après la grande crise monétaire, n’a certes pas fait grand-chose mais il entretenait un climat d’agitation ; il désignait des boucs-émissaires, il empêchait les gens de se poser ; il lançait en permanence des leurres, dans toutes les directions. Sarkozy m’a rendu fou mais il était en phase avec la société : il avait l’air visiblement malade et souffrant. Comme la France. La grandeur du hollandisme, par contraste, c’est qu’il ne fait rien et que cela se voit. Sa posture morale est moins répréhensible que celle de Sarkozy ; il ne dit pas que les immigrés sont des salauds, que les fonctionnaires sont un problème, il n’accuse personne ; il ne fait juste rien. Il a l’air bien, il est content. Or, dans un pays fébrile et anxieux, c’est encore plus intolérable. Avant de convaincre les autres, il faut se convaincre soi-même. Cette posture de calme et de flegme, personne n’en est dupe. Traduire “ on ne fait rien ” par “ on est calme ”, c’est prendre les Français pour des cons ”. Ouch !  

"Hollande détruit par l’euro" Mais l’historien va encore plus loin… “ Avec le pouvoir de création monétaire à Francfort, poursuit-il, l’Etat a perdu le seul pouvoir qui compte. Hollande ne peut rien faire, c’est un faux président. On devrait dire “ le vice-chancelier Hollande ”. Le problème de Hollande, c’est de faire le saut dans l’existence, de prendre le pouvoir. Pour exister, retrouver des moyens d’action, il n’y a qu’une chose à faire : sortir de l’euro ”. Houlà ! On touche à un vrai tabou, là… parce que quand on parle de “ sortir de l’euro ”, forcément, on voit pointer les crocs de la Bleu Marine. On pense nationalisme, ostracisme, et ça, irréductiblement — ça n’est même pas une question —, on n’en veut pas. Reste qu’Emmanuel Todd, il ne s’en cache pas, est de centre gauche, pas de l’extrême droite. Comment, du coup, justifie-t-il sa proposition ?

 "Partout, aux Etats-Unis, au Japon, tout le monde le voit bien. L’euro ne marchera jamais, c’est une certitude anthropologique" “ Ce n’est pas difficile d’expliquer pourquoi il est très difficile de sortir de l’euro, commence l’historien-démographe ; les gens ne comprennent pas les phénomènes monétaires. Les élites dirigeantes sont, elles, à fond dans la croyance de l’euro vertueux. Autour de Hollande, il n’y a que des technocrates, comme lui ou pires que lui. C’est là que commence le mystère Hollande. Face à Merkel, il avait promis un élan. Je ne comprends pas ses reniements. A sa place, je ne pourrais pas résister à l’idée d’être grand, à l’envie de devenir un personnage historique, de sauver mon pays. Ce qui me fascine, c’est qu’un type normalement intelligent comme Hollande n’ait pas envie d’être grand, il n’essaie rien, c’est effrayant. Cela est pourtant simple de voir que l’euro ne marche pas ; l’Europe se suicide sous leadership allemand ; partout, aux Etats-Unis, au Japon, tout le monde le voit bien. L’euro ne marchera jamais, c’est une certitude anthropologique ”.

 Le drame à l’œuvre derrière l’abandon de l’euro “ Si on sort du champ politique, la pensée économique est majoritairement critique de l’euro aujourd’hui, enchaîne Todd. La monnaie est censée servir la vie économique — transactions, réserves de valeurs ; or, l’euro est une monnaie que l’économie doit servir. C’est une monnaie sacrificielle portée par une charge religieuse, une croyance collective : le rêve européen. Or, il est difficile de cesser de croire, le drame est là ”. Oui, le drame est bel et bien là. C’est cornélien, cette histoire : renoncer, ne pas renoncer au rêve européen, aaargh !, perso, on n’en sort pas. Qu’en pense Todd ? “ Selon moi, le projet politique européen est mort, dit-il. Le monde de paix promis par la construction européenne, la convergence des nations et la société de consommation, est fragilisé depuis les années 2000, par la mondialisation et par la résurgence des divergences. Le premier pays qui s’est adapté à l’idée de renationalisation et de réaffirmation de soi, c’est l’Allemagne, à cause de son unité, dès 1990 ; elle n’a pas eu le choix ”. Faut-il souhaiter que nous aussi, nous n’ayons plus le choix ? Ca nous emmène loin, cette affaire… au péril Bleu Marine, en premier lieu. Ah, si seulement, François…
Via ATLANTICO


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samedi 21 décembre 2013

vendredi 13 décembre 2013

Christopher Pissarides, prix Nobel d’économie en 2010 : "réformez l'Euro ou démantelez-le!"

 Christopher Pissarides

Un éminent économiste qui, autrefois plaida pour la création de l'euro affirme aujourd'hui que la monnaie unique devrait être abandonnée car elle alimente le chômage et divise l'Europe.

Souces :

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mardi 26 novembre 2013

Todd: "Les bonnets rouges, une chance pour la France"


Marianne : Il y a un an avec Hervé Le Bras vous avez publié «le Mystère français», une analyse approfondie de la situation de la France. Ce travail soulignait les particularités de la Bretagne. A ce moment-là, pouvait-on imaginer que cette dernière se révolterait ?

Emmanuel Todd : Dans notre livre, la Bretagne est très présente pour des raisons rationnelles et irrationnelles. Elle occupe incontestablement une place particulière en France. Ses systèmes familiaux sont très divers, ses performances scolaires sont étonnantes. C'est désormais la région la plus à gauche, un bastion du Parti socialiste, le PS y ayant migré de ses terres du Nord et du Sud. Du côté sentimental, à des degrés divers, Hervé Le Bras et moi-même avons des origines bretonnes et passons beaucoup de temps là-bas.

La Bretagne offre un exemple extrême mais caractéristique de basculement dans la révolte d'une région que les commentateurs percevaient comme prospère, de gauche, européiste et stable. Notre livre a été trop rapidement analysé comme une radiographie de la France qui va bien, en opposition à celle qui va mal. Les régions qui allaient bien, selon cette lecture, étaient les anciens bastions catholiques, ou de «catholicisme zombie». La pratique religieuse catholique, forte jusque vers 1960, y a tardivement disparu mais a laissé subsister une forte aptitude à la coopération - des communes, des groupes professionnels, par exemple -, bref une forte intégration locale. Le reflux récent de la religion y a surtout libéré un dynamisme spécifique. Depuis la réforme protestante, et encore plus depuis la Révolution de 1789, le catholicisme était arc-bouté contre la modernité. Sa disparition a libéré une énergie positive. Aujourd'hui, les régions «catholiques zombies» ont de meilleurs résultats éducatifs, des taux de chômage plus faibles, une meilleure résistance à la crise économique. Mais ce que le Mystère français suggérait, c'est seulement que les régions catholiques zombies allaient moins mal que les régions de vieille laïcité, pas qu'elles allaient bien. La crise touche tout le monde, le vide du pouvoir est visible partout.

Mais la révolte ?

E.T. : Nous y arrivons. Cette région lancée sur les rails de l'européisme est aujourd'hui touchée de plein fouet par la logique européenne du jeu sur le coût du travail, sous contrainte de l'euro. Et nous constatons que son dynamisme culturel donne à cette région la force de la révolte. Les historiens savent bien que les révolutions sortent du progrès, pas de la régression. La tradition d'entraide et de solidarité héritée du catholicisme contribue à l'efficacité de la protestation. A cela vient s'ajouter un autre élément de cohésion : la Bretagne est une région où l'immigration ne compte pas. Il suffit de feuilleter l'annuaire du Finistère pour s'apercevoir que les noms y sont massivement bretons. Ces milieux populaires ne sont pas divisés par l'immigration. Cette société politique n'est pas désorganisée par le Front national, insignifiant régionalement. Ce que montre paradoxalement la révolte bretonne, c'est à quel point le FN, parce qu'il divise les Français, est une aide au système, fait partie du système. Quand le FN n'existe pas, la société a la cohésion nécessaire à la révolte.

On peut donc conclure que, parce que la Bretagne est «à la pointe de la modernité» (Jacques Julliard, Marianne, n° 864 du 9 novembre 2013), elle est à la pointe de la révolte ?

E.T. : Oui, c'est assez bien résumé, mais attention, il faut se méfier de toute caricature. La Bretagne est aussi une France en miniature. C'est une région très diverse. La partie du Finistère la plus concernée n'est pas n'importe quelle Bretagne. C'est une région catholique certes, mais où ont toujours existé des poches de gauche importantes.

Dont des poches communistes...

E.T. : Oui, une poche de communisme rural, centrée sur la partie ouest des Côtes-d'Armor mais qui atteignait l'intérieur du Finistère autour de Carhaix. Et, faut-il le rappeler, le PC a une tradition plus nationale centraliste que le PS régionalisant. Le pays bigouden, au sud-ouest de Quimper, a un fond républicain. Et tout cela ne date pas d'hier : dans son Tableau politique de la France de l'Ouest sous la IIIe République (1913), André Siegfried soulignait le potentiel républicain de la Bretagne. Il montrait que le département du Finistère était, par la présence de la marine nationale à Brest, directement relié à Paris. L'interprétation de la révolte en termes d'autonomisme breton, malgré l'omniprésence du gwenn ha du, le drapeau blanc et noir breton, est absurde. La réalité profonde du mouvement n'est pas dans Christian Troadec, maire bretonnant de Carhaix, mais dans le fond rouge de sa région qui ne relève effectivement pas d'un type socialiste banal. L'identité bretonne combine, sans contradiction, fidélité à la Bretagne et loyauté envers la France.

On reproche aussi à cette révolte de ne pas être très cohérente...

E.T. : C'est incontestable, les revendications sont floues. Mais comment cette révolte pourrait-elle être cohérente puisque l'idéologie au pouvoir elle-même n'est plus cohérente, en cette période crépusculaire d'échec de l'euro, dans une province qui croit à l'Europe ? De toute façon, une révolution n'est jamais cohérente dès le départ. Toutes les oppositions s'expriment et les forces dominantes n'apparaissent que par étapes. Je propose un début de clarification conceptuelle : on pourrait dire que la Bretagne des producteurs, ouvriers et patrons, affronte le Paris des prédateurs, les banques et l'Etat, banques et Etat étant désormais contrôlés par les mêmes inspecteurs des finances.

Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui attendaient plutôt une révolte des banlieues ?

E.T. : Je répondrai qu'il y a déjà eu une révolte des banlieues, en 2005, qui relevait d'une même logique : l'abandon de régions entières par les élites et les groupes nationalement dominants. La révolte des banlieues a d'ailleurs aussi démarré, autour de Paris, dans une région où le Front national ne compte plus, cette fois-ci parce qu'il y avait déjà eu tant d'immigrés que la question de l'immigration était dépassée. Ça se confirme : la faiblesse du FN permet la révolte. Le FN sert le statu quo : Marine Le Pen et l'UMPS, même combat.

Comment expliquer la phrase de Mélenchon : «A Quimper, les esclaves manifesteront pour les droits de leurs maîtres» ?

E.T. : Mélenchon s'est démasqué. Il montre son appartenance aux élites parisiennes et son mépris du peuple. Certes, la stupéfaction est la même partout, spécialement à gauche. La CFDT nationale a développé un hallucinant discours antipatrons bretons, assez amusant quand on se souvient de la façon dont la CFDT a aidé Hollande et le patronat à rendre plus «flexible» le marché du travail. Mais au moins peut-on voir dans l'hostilité de la CFDT à la révolte sociale une trace du catholicisme de la CFTC, avec son respect de l'autorité, sa préférence pour la collaboration des classes. «Merci, notre maître»...

Le cas Mélenchon, lui, ne correspond à rien de connu. Cet homme se gargarise du mot «révolution» mais traite des révoltés porteurs de bonnets rouges d'«esclaves», il est insensible à la symbolique du rouge et du bonnet dans un contexte français et non seulement breton. Il semble d'ailleurs dépourvu d'une culture révolutionnaire minimale : les révolutions naissent toujours dans l'ambiguïté. La Révolution française a commencé par une révolte des parlements au nom d'une idéologie qui n'avait rien de progressiste. Quant à son discours anticlérical, c'est l'élément stable de sa doctrine, puisqu'il rejette aussi la révolte tibétaine au nom de l'anticléricalisme... Loin d'être un révolutionnaire, Mélenchon est un petit-bourgeois radical-socialiste qui n'aime pas le désordre. Avec lui, la gauche de la gauche est vraiment mal barrée.

Le groupe Les Economistes atterrés ont aussi condamné cette révolte «archaïque» qui «refuse les contrôles et les taxes»...

E.T. : La condamnation est ici différente : ils refusent le rejet de l'impôt. Ils ont raison de se méfier. Durant les trente dernières années, le rejet de la fiscalité a été une revendication constante de la droite ultralibérale, c'est aujourd'hui celle du Tea Party américain, la droite extrême du Parti républicain. Il faut bien sûr sauver la protection sociale et donc son financement par l'impôt. Reste que bien des révolutions commencent par une crise fiscale et un rejet de l'impôt injuste. En 1789, l'exemption fiscale de la noblesse et du clergé a mené à la banqueroute et à la convocation des états généraux. On connaît la suite. La révolution anglaise a commencé parce que Charles Ier a dû convoquer le Parlement pour obtenir les impôts nécessaires à la répression d'une révolte écossaise. Tiens, l'Ecosse, avant la Bretagne, un véritable festival interceltique...

Mais nous entrons dans une période nouvelle. Il faut voir à quoi servent les prélèvements obligatoires. Au financement de l'Etat social et des nécessaires biens communs, bien sûr. Mais l'impôt, de plus en plus, permet aussi de servir les intérêts d'une dette publique qui n'est plus légitime. Le prélèvement fiscal sert désormais aussi à donner de l'argent à des gens qui en ont déjà trop. Nous sommes confrontés à une ambivalence de l'impôt, à une ambivalence de l'Etat, serviteur à la fois de l'intérêt collectif et d'intérêts privés, d'intérêts de classe, diraient les marxistes. Il faut clarifier la situation, nous ne couperons pas à un débat sur la légitimité de l'impôt.

Deuxième problème de légitimité de l'impôt, l'Europe. Dans un cadre strictement national, le vote du budget par les députés légitime l'impôt, sans discussion possible. Mais le transfert à Francfort du pouvoir de création monétaire dépossède en pratique les députés de leur contrôle du budget. Les instances bruxelloises, aujourd'hui sous contrôle idéologique allemand, exigent un contrôle de ce budget. L'impôt est de ce fait déligitimé au sens où la théorie de la démocratie représentative conçoit la légitimité. Il y a là un vaste champ de réflexion pour la philosophie politique. Mais, honnêtement, le bon sens immédiat nous permet de voir que cette écotaxe, dont le prélèvement doit être assuré par le secteur privé après une négociation douteuse, n'a rien à voir avec l'impôt légitime et noble de l'Etat social.

Quelles sont les évolutions possibles de cette révolte ?

E.T. : Après la révolte des banlieues, la révolte bretonne marque une étape dans la dislocation du système social et politique français. Il me semble que nous avons franchi un seuil parce que la capacité des classes dirigeantes françaises à protéger leur peuple n'est plus du tout évidente. C'est l'effet de la crise qui dure depuis 2008 et de la montée en puissance de l'Allemagne à l'intérieur du système européen. Dans les déclenchements révolutionnaires, il y a souvent, avec l'impôt, la question nationale, dimension révélée en creux par la présence du drapeau breton. Une classe dirigeante est en danger si elle apparaît internationalement ridicule. La Grande Jacquerie trouve son origine dans l'incapacité des chevaliers français à faire face aux archers anglais, la révolution russe ne peut s'expliquer sans la défaite face aux armées allemandes.

Nous ne sommes pas loin de cette situation en France. Nous vivons une déroute industrielle et nos dirigeants n'en finissent pas de se ridiculiser sur la scène internationale. Moscovici accepte sur Chypre un accord qu'il ne comprend pas, Fabius tente de nous entraîner dans une guerre syrienne pour finir éjecté par les Russes de la négociation. Quant à Hollande, il semble moins président de la République française que vice-chancelier du système allemand. Aucun pouvoir ne peut survivre dans la durée à l'appauvrissement économique et à l'humiliation nationale. Les commentateurs français ont du mal à comprendre pourquoi Angela Merkel est si populaire dans une population allemande qui ne profite pas des succès allemands à l'exportation. Tout simplement parce que l'Allemagne vit le contraire d'une humiliation nationale : la gratification nationale d'être redevenue dominante en Europe et de voir les autres obéir.

Mais la Bretagne là-dedans ?

E.T. : La révolte bretonne est une chance pour la France... Une révolte dans la grande région socialiste et européiste, au cœur du conformisme qui paralyse la France ! Le véritable enjeu maintenant est idéologique. Si les Bretons s'aperçoivent que l'Europe est leur problème, que leurs vrais concurrents sont les Roumains et les Allemands qui importent ceux-là à 5 € l'heure, le système idéologique explose, et là, tout est ouvert... Les classes dirigeantes françaises ne peuvent plus défendre l'euro, il est liquidé et la France, toutes énergies libérées, revient dans l'histoire.

MARIANNE

dimanche 22 septembre 2013

La Russie, la Syrie et l’humiliation française, par Jacques Sapir


L’une des choses les plus marquantes qui se dégage de la dernière session du Club Valdaï en septembre 2013 est la profonde différence dans la conception de la politique étrangère entre certains pays occidentaux (comme la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis) et la Russie, appuyée par les pays émergents. Il ne faut pas s’y tromper. Si la Russie à pris, sur la question Syrienne , des positions très fortes elle a reçu le soutien de la Chine, de l’Inde, et de nombreux autres pays allant du Brésil à la République Sud Africaine. Présenter ces positions comme la défense d’une dictature (la Syrie) par une autre dictature (la Russie) est une caricature qui déshonore ceux qui la soutiennent. Personne n’oserait pourtant affirmer que le Brésil, l’Inde et la République Sud Africaine sont des dictatures. Et, néanmoins, ces pays soutiennent la position russe. Il convient donc de regarder cette question d’un œil libre de toute propagande.

La question de la prolifération.

De quoi s’agit-il en fait ? L’intervention de Sergey Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, au Club Valdaï fut à cet égard très instructive. Un problème essentiel est celui de la prolifération des armes de destruction massive. Un régime de non-prolifération, ou du moins de prolifération contrôlée, constitue à l’évidence un « bien public » international. Or, depuis maintenant une vingtaine d’années, les connaissances et les capacités techniques, qu’elles concernent le nucléaire, le chimique ou le domaine des vecteurs balistiques, se sont largement diffusées. Pourtant, le nombre de pays proliférant est resté relativement limité. L’un d’entre eux a même abandonné l’arme nucléaire qu’il avait clandestinement acquise (la République d’Afrique du Sud). Certains sont des proliférateurs assumés (Pakistan et Inde), d’autres des proliférateurs « discrets » ou « honteux » comme Israël mais aussi, à une moindre degré, la Syrie et la Corée du Nord. L’Iran pourrait les rejoindre dans les prochaines années. Il faut alors se poser la question de savoir pourquoi la prolifération des armes de destruction massive a-t-elle été aussi limitée. La raison essentielle tient dans le système de sécurité collective représenté par les Nations Unies et le Conseil de Sécurité. On peut faire de nombreuses critiques aux Nations Unies. Mais, ce qui est proposé à sa place est largement pire.
Quelles seraient donc les conséquences de politiques menées par certains pays visant à contourner les Nations Unies et le Conseil de Sécurité ? Il faut ici comprendre la logique de l’unilatéralisme, qui fut défendu par les Etats-Unis lors de la crise irakienne en 2002-2003. C’est le contournement du système international par une grande puissance, et non par une puissance mineure. Ce contournement fait peser une menace implicite sur un très grand nombre de pays. Cela constitue, à l’évidence, une incitation forte à se doter d’armes de destruction massive et à monter en gamme dans ces armes. Bien entendu, l’imitation joue aussi un rôle important. Que, dans une région du monde, un pays se dote de ce type d’armes et la pression sera forte pour ses voisins de l’imiter. On a vu la logique de ce processus au Moyen-Orient ou la constitution d’un arsenal nucléaire par Israël a encouragé les autres pays à développer des armes équivalentes (les gaz). Aujourd’hui le principal reproche que l’on peut faire à l’Iran est que le manque de transparence de son programme nucléaire va pousser l’Arabie Saoudite, et peut-être les monarchies du Golfe, à développer des armes de même nature. Ceci ne fait que reposer la problématique que j’avais développée dans mon livre Le Nouveau XXIème Siécle[1] où je défendais l’idée d’un statut international du proliférateur assurant un contrôle collectif sur ce type de pays. Si l’on reprend la question du rôle des Nations Unies dans ce contexte, on ne peut que constater que toutes les tentatives de contournement que l’on a connues depuis une vingtaine d’années on conduit à un renforcement des tendances à la prolifération. De ce point de vue, on peut considérer qu’il y a un paradoxe important. Les Etats-Unis, et leurs alliés, menacent de se passer des Nations Unies pour affronter le problème de la prolifération, mais ce faisant ils encouragent d’autres pays à proliférer. Seule, la constitution d’un système international de règles est capable de gérer ce problème. Et, sa création implique qu’il ne puisse être utilisé par certains contre d’autres, d’où la signification du droit de veto au Conseil de Sécurité. Notons ici qu’il a été  massivement utilisé tant par les Etats-Unis que par l’URSS et la Russie depuis la création des Nations Unies. (...)

(...) La suite sur Le Blog de J. Sapir

jeudi 11 juillet 2013

Lordon-Todd : Les intellectuels vont devoir parler au peuple



Marianne : Pourquoi prendre la parole ensemble ?

Emmanuel Todd : En France est en train de naître une foisonnante pensée économique contestataire, ainsi que le remarquait Perry Anderson il y a deux semaines dans les pages de Marianne. Mais, évidemment, les chercheurs qui ont résisté au conformisme de la pensée zéro sont de fortes têtes, de vrais individualistes. Cent penseurs originaux divisés n'auront jamais la force de frappe politique de 100 inspecteurs des finances récitant sans relâche des recettes apprises sans être comprises il y a trente ans.

L'urgence, pour la contestation, est donc une unification minimale, un débat entre dissidents qui aboutisse à un programme commun de sortie de l'impasse. Et puis les citoyens doivent savoir que Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Paul Jorion, Pierre-Noël Giraud, Gaël Giraud, Christophe Ramaux, et Frédéric Lordon, pour n'en citer que quelques-uns, sont des types compétents et raisonnables, pas seulement des rebelles, et que réciproquement Moscovici, Sapin et tant d'autres énarques sont des incompétents déraisonnables. Avec Lordon, nous ne sommes pas particulièrement proches idéologiquement, mais nous donnons l'exemple.

La suite : Marianne

dimanche 23 juin 2013

Perry Anderson : "Assurément, la grandeur est encore présente en France, mais, sans un soulèvement, c'est une misère croissante qui l'attend."


Extraits de l'interview de l'historien britannique Perry Anderson par Philippe Petit :

(...) Avez-vous constaté une progression vers une plus grande liberté d'esprit, une véritable indépendance critique, depuis dix ans ? Chez les historiens, les philosophes, les sociologues ?

P.A. : Quand j'écrivais sur la France en 2004, je distinguais deux plans : les médias et le monde intellectuel. Ce qui est propre à la France est certainement le niveau d'interconnexion entre les deux à Paris, depuis le début de la Ve République. Là où la liaison est trop forte, on a des déformations qui peuvent être grotesques : tel le cas Bernard-Henri Lévy. Mais les deux univers ne sont pas les mêmes et ils appellent des jugements de nature différente. Le conformisme de la presse est une chose. L'état de la vie intellectuelle en est une autre qui, tout en étant affecté par la première, ne doit pas être confondu avec elle.

On ne peut que noter, bien sûr, une baisse de la production depuis le milieu des années 70, même si elle n'est ni générale ni homogène. Beaucoup de grands esprits ont continué à produire des travaux très originaux, aux antipodes de tout conformisme intellectuel - parmi les penseurs dont j'avais parlé alors, il y avait Régis Debray, Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, Alain Supiot ou Jacques Bouveresse. Depuis, dans le Nouveau Vieux Monde, publié en 2009 par Agone, j'ai ajouté Emmanuel Todd et Gérard Noiriel, et on pourrait encore probablement penser à d'autres.

Todd, notamment, a un tempérament iconoclaste. Il casse la baraque. C'est une vertu formidable. Son interview récente sur le hollandisme dans les pages de Marianne en est un exemple admirable. Son point faible est peut-être toutefois de trop vouloir conseiller les princes. Pour ce qui est de savoir si la situation est meilleure aujourd'hui qu'il y a dix ans, il est encore trop tôt pour le dire.

Ce qui est sûr, c'est que l'emprise de l'individualisme, du reniement des solutions collectives, la diabolisation de tout enthousiasme révolutionnaire, bref, de ce que l'on pourrait appeler, «la pensée 1978» [par analogie avec la Pensée 68, le livre de Luc Ferry et Alain Renaut], a diminué dans la sphère intellectuelle, alors qu'elle est devenue, dans la sphère politique, encore plus envahissante, comme le montre l'évolution du gouvernement actuel.

Quelle est alors, selon vous, la faiblesse majeure de la vie intellectuelle française ?

P.A. : C'est l'absence d'une vraie culture critique, au sens technique du terme. La France continue à produire plus de travaux théoriques originaux que tout autre pays européen, travaux qui frappent par l'audace de leur conception ou la profondeur de la réflexion. Mais ils ne suscitent guère de débat, que ce soit entre les penseurs eux-mêmes ou chez ceux qui pourraient les examiner.

Avez-vous des exemples ?

P.A. : Ils ne manquent pas. La principale revue d'histoire en France, les Annales, n'a jamais, autant que je sache, publié un seul point de vue critique sur les travaux de Michel Foucault, qui est souvent vu comme une sorte d'historien. Aucun chercheur en sciences religieuses n'a jamais, à ma connaissance, essayé de prendre la mesure critique des écrits de Régis Debray sur le monothéisme en général, et sur la chrétienté en particulier - d'ailleurs, on chercherait en vain une évaluation sérieuse de sa « médiologie ».

Un anthropologue s'est-il réellement attaqué au travail pluriforme d'Emmanuel Todd ? Y a-t-il en France des études sur le poststructuralisme d'un niveau comparable aux travaux du jeune philosophe anglais Peter Dews (Logics Of Disintegration), ou de Christopher Johnson, System And Writing In The Philosophy Of Jacques Derrida) ?

Prenez encore l'économie : la France est le seul pays occidental qui a produit nombre de diagnostics et de propositions de grande originalité pour faire face à la crise actuelle - Michel Aglietta, Jean-Luc Gréau, Jacques Sapir et autres -, alors que dans l'«anglosphère», on ne trouve que monétarisme et keynésianisme rances. Mais où débat-on sérieusement de ces travaux ? Dans l'«anglosphère», pas en France.

(...) L'expression «pensée unique», malgré ses faiblesses, donnait, selon vous, la mesure de la domination générale des idées favorables à une sorte de consensus européen, incapable de prendre acte des rigueurs de la mondialisation et de proposer une politique prenant en compte les aspirations des populations. Dix ans plus tard, qu'est-ce qui a changé en Europe principalement ? Qu'est-ce qui fait la différence sur ce point entre l'ère Sarkozy et le début de l'épisode socialiste ?

P.A. : La crise économique qui se développe depuis 2008 a radicalement intensifié la pression des élites européennes sur leurs sociétés, pour leur faire adopter l'ensemble des transformations néolibérales prônées depuis les années 90, mais encore loin d'être réalisées.

En France, les différences entre les gouvernements de Sarkozy et de Hollande sont les suivantes. Tous deux sont porteurs du projet néolibéral et tous deux ont eu besoin (comme généralement en Europe et aux Etats-Unis) d'un « supplément idéologique » afin de faire avaler à leurs électeurs les recettes arides de l'orthodoxie économique, et de leur faire oublier la détresse matérielle de leur condition.

Sous Sarkozy, le supplément, c'était l'« identité nationale » comme rempart contre les immigrants. Sous Hollande, c'est le « mariage pour tous ». L'un est à l'évidence plus léger que l'autre, mais sa fonction est la même : distraire les masses de l'augmentation du chômage, de l'abaissement du niveau de vie, de la dégradation des services publics, auxquels ces gouvernements ont présidé. L'autre différence entre les expériences Sarkozy et Hollande se profile seulement à l'horizon, mais elle sera la plus importante. Le centre gauche sera probablement un vecteur plus radical du programme néolibéral que le centre droit.

Premièrement, la crise est devenue plus aiguë, imposant des attaques plus drastiques de l'héritage de l'après-guerre, du genre que l'on voit déjà en Grèce, en Espagne, au Portugal et en Irlande - l'Italie étant la suivante sur la liste.

Deuxièmement, les gouvernements sociaux-démocrates sont typiquement mieux placés que les gouvernements conservateurs pour assurer une restructuration néolibérale de l'Etat-providence parce qu'ils peuvent non seulement compter sur une moindre opposition des syndicats, mais aussi brandir le spectre de la droite pour museler leurs partisans.

Ce n'est pas Merkel mais bien Schröder qui a fait passer le « programme 2010 » en Allemagne. Sans un soulèvement populaire majeur - le dernier datant de presque vingt ans [les manifestations de 1995], et la classe politique est devenue plus confiante -, on peut s'attendre à la même mise au pas en France.

La France, quant à elle, comme l'a rappelé le juriste Alain Supiot dans sa leçon inaugurale au Collège de France, fut pendant longtemps le terrain d'expérimentation de l'Etat social, des services publics notamment. Pensez-vous que cela soit toujours le cas ?

P.A. : L'introduction des 35 heures a été la dernière réforme sociale importante instaurée en Europe au XXe siècle. Cela a été fait en France, et nulle part ailleurs. Cette mesure a toujours été un sujet d'aversion pour l'opinion néolibérale, et maintenant, sans être formellement abrogée, elle est - comme vous le savez - régulièrement rognée. La leçon inaugurale d'Alain Supiot s'intitule Grandeur et misère de l'Etat social. Assurément, la grandeur est encore présente en France, mais, sans un soulèvement, c'est une misère croissante qui l'attend.

Propos recueillis par Ph.P.
L'interview complète est à lire dans Marianne

vendredi 14 juin 2013

Roland Dumas dit la vérité, Wikileaks le prouve





Aujourd'hui, le président Barack Obama a autorisé l'envoi d'armes aux rebelles syriens soit-disant pour la première fois.

 Rappel : En 2011, les câbles publiés par Wikileaks ont révélé que les États-Unis finançaient l'opposition syrienne depuis plusieurs années tout en faisant mine de renouer le dialogue avec le régime de Damas.

Source : Article du CS Monitor du 18 Avril 2011 (En anglais)

vendredi 31 mai 2013

Extraits des Intellectuels intègres, de Pascal Boniface

Pascal Boniface : Comment expliques-tu l’impunité du mensonge à laquelle on assiste aujourd’hui, le fait que l’on puisse raconter de grosses bourdes ?
Emmanuel Todd : C’est quelque chose qui me fascine. Personnellement, je vis dans la terreur de faire des erreurs en termes de recherche scientifique. J’ai peur d’avoir tort dans des faits ou des interprétations. Quand je vois certains de ces intellectuels médiatiques, lorsque j’entends ce qu’ils disent et la façon dont ils sont démentis, je me dis que si j’avais fait des trucs pareils, je me suiciderais de honte. Mais ce laxisme, cette complaisance envers soi-même font partie d’une évolution des mœurs qui dépasse tout à fait le monde intellectuel.
Je ne veux pas qu’il y ait de malentendu. Je n’ai pas la nostalgie du passé sur le plan psychologique et moral. Je pense que les gens sont aujourd’hui tout autant moraux qu’autrefois. Les gens ordinaires sont même beaucoup plus ouverts. L’élévation du niveau de conscience, de la capacité de communication, de la tolérance envers autrui sont dans les milieux populaires un phénomène massif. On l’a un peu oublié, les ouvriers avaient autrefois des difficultés à exprimer leurs émotions, étant parfois proches d’états schizoïdes – je n’ai pas parlé de schizophrénie. L’élévation du niveau culturel, la remise en question des schémas autoritaires, l’équilibrage des rôles masculin et féminin ont mené l’ensemble de la population à un état psychique et moral très supérieur à ce qu’il était autrefois. Cela a toutes sortes de conséquences sociopolitiques positives : l’incapacité à concevoir la guerre notamment, qui est assurément une bonne chose même si c’est parfois embêtant lorsque le monde extérieur la conçoit toujours. Reste que l’un des corrélats – transitionnel j’espère – de cette révolution psychologique a été l’affaiblissement d’un certain type de rigueur intellectuelle ; je suis en train de parler de permissivité. Certes Mai 68 a été pour moi un bonheur extraordinaire, on s’est marrés comme des fous, et à partir de Mai 68 la société a en gros bien évolué comme je le disais juste avant. Mais pour le coup on peut reprendre la leçon d’Aron : on n’a rien sans rien, un phénomène n’est jamais complètement bénéfique. La libération des mœurs, qui est une bonne chose, s’est accompagnée d’un certain type de relâchement de l’autodiscipline morale en milieu intellectuel. Ce n’est pas la peine de le nier. On le voit dans le rapport à l’argent et dans une tolérance à des comportements intellectuels indignes : les gens font des plagiats, se font prendre et ne se suicident pas. Et ils recommencent. C’est tout à fait stupéfiant.
Tout ça, c’est le livre que je n’écrirai pas parce que je ne m’intéresse pas suffisamment à ces gens pour leur consacrer de l’énergie. Mais si je travaillais là-dessus, j’essaierais de – c’est ce que d’instinct je commençais à faire – trouver une explication socio-psychologique dans laquelle je mettrais en parallèle tout le bien que les évolutions psychiques ont pu faire dans les milieux populaires et les dégâts qu’elles ont pu faire dans le monde intellectuel. Mais ne dramatisons pas. Je vous jure que les historiens restent aussi sérieux et fiables qu’avant.
Et je complète ce schéma sur les évolutions récentes en rappelant que la « déconographie » philosophique est en France un phénomène fort ancien, qui a fait le lit des délires actuels. La philosophie française a été, durant tout le xxe siècle, et plus tôt encore, remplie de propositions – sur l’être, le néant, l’étant, etc. – dépourvues de sens mais qui se prenaient pour des découvertes métaphysiques. « Je pense donc je suis » et toute cette sorte de chose : tautologie, nonsens, poésie ? Peut-on humainement exiger une rigueur morale absolue de gens qui ont réussi un concours parce qu’ils ont su pasticher ces âneries ? Il y avait depuis longtemps une fragilité constitutionnelle dans la pensée française.

Source : Jolpress.com

mercredi 22 mai 2013

Todd dans la blogosphere (II)


 "(...) je lis le livre d’Emmanuel Todd et d’Hervé Le Bras, leur grande enquête sur les racines de la France (Le mystère français, ndlr). Je trouve que ce sont sans doute les auteurs – avec quelques autres mais peu – les plus prolifiques sur l’analyse de notre pays. C’est un travail très riche et insuffisamment pris en compte par les politiques." Jean-Marie Le Guen, député de la 9e circonscription de Paris

Suite des lectures toddiennes, par beau temps (...?)  :

- Suivons les traces de la pensée toddienne avec Jean-Louis Prat dans Ragemag :

Sur les premiers écrits d'Emmanuel Todd

- Le retour en fanfare du toujours excellent Yann dans son blog Le Bon Dosage :

Laissons l'Allemagne mourir seule

Suite au prochain épisode...


samedi 18 mai 2013

Todd dans la blogosphère



Un peu de lecture Toddienne par temps pluvieux :

- Un excellent texte de Simon Fulleda pour Ragemag à propos du mythe de la montée perpétuelle du Front National :
 
Montée du Front : l’illusion

 - une analyse du débat Todd/Quatremer chez Taddei par le blogueur Jcg :

Jean Quatremer versus Emmanuel Todd

Bonne lecture!

vendredi 3 mai 2013

Londres : le coq géant de Trafalgar, un coup des Français?

Le fier gallinacé défiant Nelson à Trafalgar Square. Shocking indeed!


Un coq bleu de 4,20 mètres de haut est au coeur d'un début d'incident diplomatique. Le projet d'installation en plein coeur de Londres, sur Trafalgar square, d'un coq géant de couleur bleu cobalt - créé par une plasticienne allemande, mais symbole selon ses critiques d'une France conquérante - n'est pas du goût de tout le monde au Royaume-Uni. L'audacieuse pièce d'art, qui n'est pas sans rappeler Footix, la mascotte de la Coupe du monde 1998, serait installée dans un lieu de mémoire de la victoire de l'Empire britannique sur Napoléon. Le conseil municipal de Westminster doit entériner sous peu l'érection de la sculpture en fibres de verre , sortie de l'imagination de Katharina Fritsch, qui a exposé dans les plus grands musées d'art moderne du monde. Son gallinacé a été sélectionné pour orner à compter du 20 juillet «le 4e piédestal» de l'esplanade touristique londonienne. Ce 4e socle, conçu pour recevoir une statue équestre, est resté vide pendant 150 ans. Depuis 1998, il accueille à tour de rôle l'oeuvre d'artistes contemporains, le plus souvent controversés. La création de Katharina Fritsch a les faveurs de la municipalité, qui a paru balayer les critiques en mettant en avant «l'intérêt du public».

Un symbole du chauvinisme ou une oeuvre d'art ?

Au nombre des opposants figure la Thorney Island Society, association de défense du patrimoine, reconnue d'intérêt public. Dans une lettre aux élus municipaux, elle a jugé le projet «parfaitement inapproprié», réfutant l'argument de Mme Fritsch selon lequel «le coq est un symbole du renouveau, du réveil et de la force». L'association y voit surtout un symbole du chauvinisme gaulois, d'autant plus malvenu que Trafalgar square est avant tout célèbre pour sa statue de l'amiral Nelson, juchée sur une colonne. Le héros national est universellement connu pour sa victoire sur la flotte napoléonienne à la bataille de Trafalgar, le 21 octobre 1805. La presse britannique est divisée sur le sujet, la chroniqueuse Culture du Guardian, Charlotte Higgins, défend cet oiseau «gros, bleu, drôle, bizarre et surréaliste» qui «va remonter le moral des Londoniens». Le London Evening Standard cite un membre du conseil municipal de Westminster dubitatif : « Je me demande comment Nelson aurait réagi à son retour de la bataille en voyant cet emblème français fièrement planté dans le centre de Londres» [NDLR : Faudrait déjà qu'il en soit revenu vivant!]. Enfin, la BBC explique que la place Leicester Square ou St James's Park seraient plus appropriés. (...)

Lire la suite sur : Le Parisien.fr

mercredi 10 avril 2013

Todd : "L’austérité n’est pas la vertu, c’est la réduction de l’Etat à sa fonction de serviteur de la dette, et la dette, c’est l’argent des riches !"


Extraits :

Seriez-vous nationaliste, comme on vous en a accusé ? Et germanophobe ?
« C’est ridicule… Je ne dis pas que la France est merveilleuse, je dis qu’elle existe. Je ne dis pas que l’Allemagne est atroce, je dis qu’elle existe, comme les autres nations européennes. Et de la même manière que les régions françaises ne convergent pas, les pays européens non seulement ne convergent pas, mais divergent. Comment imaginer que la France, qui produit deux enfants par femme, va un jour ressembler à l’Allemagne, qui en produit 1,4 – un écart qui n’a jamais été aussi important ?
Or, l’euro a justement été construit sur l’hypothèse d’une convergence des sociétés. Il est donc aisé de comprendre pourquoi la zone euro est en train de se fragmenter, avec des pays qui perdent pied, et d’autres qui se portent bien. Les rapports de force entre sociétés sont une réalité qu’il est absurde de nier. Ou alors on refuse le monde réel, on construit l’euro – et après, on ne s’étonne pas que ça ne marche pas ! »
Vous avez appelé à voter pour François Hollande, voyant en lui « un nouveau Roosevelt », évoquant l’avenir d’un « hollandisme révolutionnaire »… Vous ne le regrettez pas ?
« Non, car il nous a débarrassé d’une droite folle, qui cherchait une issue à son impuissance dans la désignation de boucs émissaires. Mais alors, les vrais problèmes apparaissent à nu : la débâcle économique de la France. Tous les voyants sont au rouge, en France et en Europe. Et la crise de Chypre a fait prendre conscience aux peuples de l’incompétence des gouvernants : un Pierre Moscovici est sans doute sympathique, mais il n’est pas au niveau pour comprendre ce qui se passe dans la zone euro.
Si je suis honnête, je dois reconnaître que la dernière prestation télévisée de François Hollande ne me rend pas optimiste. La politique du gouvernement est vouée à l’échec. L’euro est en train de détruire l’industrie française, et il détruira aussi François Hollande. Sauf que la messe n’est pas dite… J’ai parlé de "hollandisme révolutionnaire" en précisant qu’il n’apparaîtrait qu’après une période de conformisme débouchant sur un échec cinglant. Or on n’en est qu’au début : dans trois mois, ce sera pire, dans six mois, pire encore… La question devient : Hollande aura-t-il encore assez d’autorité pour imposer un revirement ? Le président français est le dirigeant du monde occidental qui, selon les institutions, a le plus de pouvoir, mais son pouvoir est devenu une fiction, il a été annulé par l’euro. Sortir de l’euro serait pour François Hollande la seule manière de reprendre le pouvoir – ce que je lui ai récemment dit, en tête à tête, mot pour mot. »
Et quand vous voyez l’ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, pris avec un compte en Suisse ?
« Je trouve formidable qu’il ait été pris ! Car ce n’est pas seulement un homme qui a été pris, mais un système. Le ministre qui s’occupait du budget, de l’austérité, notre Monsieur la Vertu, apparaît comme un pourri ayant un compte en Suisse. Et c’est la règle : les professeurs d’austérité à travers l’Europe sont des gens qui ont un rapport particulier avec l’argent des riches : Mario Monti (l’ancien président du Conseil italien) et Mario Draghi (président de la banque centrale européenne) ont eu des liens avec Goldman Sachs (la banque d’affaires américaine impliquée dans la crise financière). L’austérité n’est pas la vertu, c’est la réduction de l’Etat à sa fonction de serviteur de la dette, et la dette, c’est l’argent des riches ! »

L'interview en entier sur Le Républicain Lorrain

lundi 25 mars 2013

Apprendre à écrire ? ...Ça sert à rien.


Apprendre à écrire bientôt optionnel dans les écoles de 45 Etats américains

 45 États américains vont rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnelle à l’école.

L’apprentissage de l’écriture à l’école ne sera peut-être plus qu’un lointain souvenir, prévient la journaliste Émilie Lanez dans l’édition du Point du 21 février. À l’heure ou nous envoyons des mails, textos ou messages tchats au détriment de belles lettres manuscrites, est-il toujours légitime d’apprendre à écrire à l’école ? La question peut surprendre. Pourtant aux États-Unis, elle a déjà été tranchée : d’ici 2014, l’écriture manuscrite sera un enseignement optionnel dans 45 États américains. À la place, sera privilégié l’apprentissage de … Word. Après tout, en Grande Bretagne d’après un sondage, 40% des citoyens déclarent n’avoir rien écrit à la main depuis 6 mois.

 Pour Monica Baerg, 16 ans, élève au lycée d’Arcadia en Californie, interrogée par AP, écrire en attaché, ça ne sert à rien. Les devoirs sont systématiquement tapés à l’ordinateur. Quand Monica est forcée d’utiliser un stylo, elle écrit en lettres d’imprimerie. « Personne ne nous a jamais forcés à utiliser l’écriture cursive, donc c’était pénible de mémoriser les lettres« , raconte cette adolescente… qui a cependant des difficultés à déchiffrer ce que ses parents écrivent.(...)

 La suite sur MEGAMAG.fr

jeudi 21 mars 2013

Julian Assange: "Obama est un cyberterroriste"



A 41 ans, cet Australien est passé en quelques mois du statut de simple programmeur informatique surdoué à celui d'ennemi des Etats-Unis: depuis juillet 2010, WikiLeaks, le site Internet qu'il a fondé, a dévoilé des centaines de milliers de télégrammes diplomatiques américains et de documents confidentiels en tout genre. Voilà neuf mois que Julian Assange vit reclus dans l'ambassade d'Equateur à Londres, afin de ne pas être extradé par les autorités britanniques vers la Suède, où il est accusé de viol. Dans son ouvrage, il appelle les citoyens à se défendre contre la disparition progressive de leur intimité, que les réseaux sociaux et Internet auraient rendue accessible aux grandes entreprises et aux Etats. Coécrit avec l'Américain Jacob Appelbaum, figure du logiciel libre, l'Allemand Andy Muller-Maguhn, porte-parole du Chaos Computer Club, le plus grand regroupement de hackers européens, et le Français Jérémie Zimmermann, de la Quadrature du Net, une association libertaire, s'agit-il d'un cri d'alarme salutaire... ou d'un délire paranoïaque?  

Pour avoir fourni des documents militaires à WikiLeaks, le soldat Bradley Manning est inculpé. Vous-même êtes cloîtré dans une ambassade. Avez-vous perdu votre guerre?
 Non, nous l'avons gagnée. Rappelez-vous, les Etats-Unis ont fait une déclaration publique très précise à notre sujet. Le procureur des armées, Joe Morrow, a expliqué en 2010 que leur objectif était de détruire toutes les publications passées concernant des informations militaires diffusées par WikiLeaks et d'empêcher la parution de nouvelles. Trois ans plus tard, non seulement, rien n'a disparu, mais nous avons poursuivi nos opérations. Le monde entier nous le demandait et nous avons répondu présent. Les Etats-Unis ont échoué sur toute la ligne. Quant à Bradley Manning, dans toute l'histoire américaine, jamais un soldat n'avait été placé en détention si longtemps sans être jugé. Je pense qu'il s'en sortira.
 Comment faites-vous pour vivre ainsi reclus, tout en continuant vos activités?
Cela pose quelques problèmes, mais cette situation est le fruit d'un choix stratégique. Elle me laisse une grande liberté pour m'organiser et mener notre combat contre le département de la Défense américain. Mes journées, comme cela a toujours été le cas, se partagent entre mon travail, la liberté que je dois défendre, mes équipes, mon organisation et la recherche de ressources. Je veille à ce que notre contribution à l'Histoire ne s'arrête pas là.
 Les Etats-Unis ne veulent pas non plus relâcher la pression. Le vice-président Joe Biden vous a comparé à un cyberterroriste...
  Joe Biden et Barack Obama sont des cyberterroristes. Pas moi. Ce sont bien eux qui ont ordonné des attaques informatiques contre les installations nucléaires iraniennes grâce au virus Stuxnet, qu'ils ont financé et développé. De par sa puissance financière et technologique, la National Security Agency est la plus grande et la plus sophistiquée des institutions jamais créées à ce jour, dans le seul but de mettre sur pied des actions de ce genre.  
Vous arrive-t-il de regretter votre action? 
  Jamais. (...)

 Lire la suite sur L'express.fr

mardi 12 mars 2013

La solidarité palestinienne est-elle une zone occupée ?


Une fois impliqué dans la solidarité palestinienne, il faut accepter que les Juifs, ainsi que leur souffrance, sont spéciaux ; les Juifs ne sont pas comme les autres, leur Holocauste ne ressemble à aucun autre génocide et l’antisémitisme est la forme de racisme la plus horrible que le monde ait jamais connu et ainsi de suite.
Mais quand il s’agit des Palestiniens, c’est le contraire qui devient le cas. Pour une raison ou pour une autre, nous sommes censés croire que les Palestiniens ne sont pas spéciaux du tout - ils sont comme tout le monde. Les Palestiniens ne sont pas soumis à un mouvement nationaliste juif raciste et expansionniste unique, au contraire, nous devons tous convenir que, tout comme les indiens et les Africains, le calvaire palestinien est le résultat du colonialisme ordinaire du 19ème siècle – simplement encore ce même apartheid barbant.
Ainsi, les Juifs, les sionistes et les Israéliens sont exceptionnels, comme personne d’autre, alors que les palestiniens sont toujours en quelque sorte, ordinaires, font toujours partie d’un plus grand récit politique, et sont toujours comme tout le monde. Leur souffrance n’est jamais due à la particularité du nationalisme juif, du racisme juif, ou même de l’AIPAC qui domine la politique étrangère américaine ; ainsi, le Palestinien est toujours victime d’une dynamique terne et sans intérêt : générale, abstraite et totalement dépourvue de particularité.
Cela soulève de sérieuses questions.
Pouvez-vous penser à un autre mouvement de libération ou de solidarité qui se targue d’être ennuyeux, ordinaire et sans intérêt ? Pouvez-vous penser à un mouvement de solidarité qui rétrograde son sujet simplement en une exposition de plus dans un musée d’histoire d’événements matérialistes ? Je ne le crois pas ! Est-ce que les noirs sud-africains se considéraient comme étant comme tout le monde ? Est-ce que Martin Luther King croyait que ses frères et sœurs étaient intrinsèquement indiscernables ?
Je ne le pense pas. Alors comment se fait-il que la solidarité palestinienne a réussi à tomber si bas que leurs porte-parole et défenseurs se concurrencent les uns contre les autres pour voir qui peut le mieux éliminer la singularité de la lutte du peuple palestinien vers un simple rôle de tendances historiques générales tels que l’apartheid ou le colonialisme ?
La réponse est simple. La solidarité palestinienne est une zone occupée et, comme toutes les zones occupées elle doit se consacrer à la lutte contre « l’antisémitisme ». Unis avec dévouement contre le racisme, entièrement en prise avec les questions relatives au LGBT en Palestine et dans le mouvement lui-même, mais pour une raison ou une autre, le mouvement est presque indifférent à l’égard du sort de millions de Palestiniens vivant dans les camps de réfugiés ainsi que leur droit au retour dans leur patrie.
Mais tout cela peut changer. Les Palestiniens et leurs partisans pourraient commencer à voir leur cause pour ce qu’elle est, c’est-à-dire unique et distinctive. Cela n’a pas besoin non plus d’être tellement difficile. Après tout, si le nationalisme juif est par nature exceptionnel comme le proclament les sionistes, n’est-il pas naturel que les victimes d’une telle démarche raciste distinctive soient au moins, elles-mêmes, tout aussi distinctives ?
Jusqu’à présent, la solidarité avec la Palestine n’a pas réussi à libérer la Palestine, mais elle a réussi au-delà de ses rêves les plus fous à créer une industrie de solidarité avec la Palestine, et cette industrie est largement financée par les sionistes libéraux. Nous avons été très productifs dans le trimballage de militants à travers le monde afin de promouvoir le « boycott » et les « sanctions » pendant que le commerce entre Israël et la Grande-Bretagne est en plein essor et que l’Humus Tzabar est clairement apparent dans chaque épicerie britannique.
Toutes ces tentatives pour réduire le calvaire palestinien en un récit matérialiste généralisé, daté et sans intérêt doivent être exposées pour ce qu’elles sont : une tentative pour apaiser les sionistes libéraux. La souffrance des Palestiniens est en fait unique dans l’histoire, au moins aussi unique que le projet sioniste.
Hier, je suis tombé sur ceci du ministre sud-africain Ronnie Kasrils. Dans un commentaire sur l’apartheid israélien, il dit :
« C’est bien pire que l’apartheid. Les mesures israéliennes, la brutalité, font ressembler l’apartheid à un pique-nique. Nous n’avons jamais eu de Jets qui attaquaient nos cantons, nous n’avons jamais eu de sièges qui duraient mois après mois. Nous n’avons jamais eu de tanks qui détruisaient les maisons. »
Kasrils a totalement raison. C’est bien pire que l’apartheid et beaucoup plus sophistiqué que le colonialisme. Et pourquoi ? Parce que ce que les sionistes ont fait et font n’est ni un apartheid ni du colonialisme. L’apartheid voulait exploiter les Africains, Israël veut que les Palestiniens s’en aillent. Le colonialisme est le remplacement d’une mère patrie par un État colonial. Israël n’a jamais eu de mère patrie, bien qu’elle puisse avoir eu quelques « mères patries de substitution ».
C’est maintenant le temps de regarder le calvaire unique du peuple palestinien. De même, il est maintenant temps de regarder les crimes sionistes à la lumière de la culture juive et de la politique identitaire.
Le mouvement de solidarité peut-il relever ce défi ? Sans doute, mais comme la Palestine, il faut d’abord, qu’il se libère lui-même.

Trad. : E&R

samedi 9 mars 2013

Nicolas Maduro remercie François Hollande, silence dans la presse française



Combien sommes-nous, en France, à avoir écouté le discours de Nicolas Maduro, nouveau président par intérim, lors de sa prestation de serment à l'assemblée du Venezuela ?
Nous étions sans doute fort peu nombreux à cette heure tardive en France et, apparemment tous les journalistes de notre beau pays dormaient du sommeil du juste (NDLR : ironie!).
C'était pourtant un discours fort intéressant dans lequel le successeur désigné d' Hugo Chavez mit l'accent sur le respect de la constitution de la République Bolivarienne, les élections qui devront se tenir dans trente jours en conformité avec celle-ci, sa confiance dans le choix du peuple vénézuelien, et la continuité de l’œuvre politique de feu son prédécesseur.
Il fut un moment où il salua les chefs d'états amis présents dans la salle tels l'équatorien Rafael Correa, bien sur, ou encore Manuel Zelaya, président élu du Honduras (qui fut renversé par un coup d'état téléguidé de Washington) ainsi que le Paraguayen Fernando Lugo (lui aussi étrangement atteint d'un cancer). Puis, il entreprit de saluer les délégations présentes englobant nombre de pays dits "émergents" selon la terminologie en vogue, comme la Chine, l'Inde ainsi que plusieurs pays africains mais pas un seul représentant du bloc occidental à proprement parler ni de l'Union(soit-disant)Européenne. Mais il brandit soudain une lettre qu'il entreprit de lire dans un français approximatif, écrite par, mais oui, François Hollande lui-même, le félicitant par avance pour sa prise de fonction. Maduro le remercia avant de saluer le ministre de l'Outremer Victorin Lurel, présent dans la salle.
Il ne s'agit pas de faire de ceci un évènement politique majeur, mais il me semble que ce fait aurait pu être au moins signalé par nos chers médias, même pour le déplorer, il ne faut pas trop leur en demander non plus.

PS : L'interview de Victorin Lurel sur I-Télé :
Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo

jeudi 28 février 2013

Aymeric Chauprade : les grandes tendances géopolitiques du moment, la place de la France (2/2)


Aymeric Chauprade : les grandes tendances... par realpolitiktv

Seconde partie. Aymeric Chauprade revient sur les grandes tendances géopolitiques du moment et se penche sur la place de la France dans le monde. Entretien réalisé avec Xavier Moreau pour Realpolitik, le 13 février 2013.

mardi 26 février 2013

LIBYE : Les Américains auraient dû laisser Kadhafi tranquille !


L'aide apportée par l'administration Obama à l'intervention de l'Otan en Libye pour soutenir la révolution du 17 février 2011 s'avère, deux ans plus tard, une erreur. Elle nuit aux intérêts américains et remet en cause leur nouvelle approche en politique étrangère.


Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que de nombreux membres du gouvernement de Barack Obama se disent de temps en temps que Muammar Kadhafi leur manque. Si ce n'est pas le cas, ils ont tort. Et ce n'est pas uniquement à cause des tentes que l'ancien dictateur pourrait planter pour faire du camping à New York. [En septembre 2009, pour sa première visite aux Etats-Unis à l'occasion de l'Assemblée générale des Nations unies et après une longue polémique, Kadhafi a été autorisé à planter une  tente bédouine dans le parc d'une somptueuse demeure appartenant au milliardaire Donald Trump et située dans une banlieue huppée de New York.] Ni parce qu'il avait un style incomparable. Ni à cause de l'unité d'élite uniquement féminine dont il s'entourait ou encore parce qu'il était obnubilé par Condoleezza Rice (une obsession dont le point culminant a été une vidéo en son hommage qui comprenait une chanson originale intitulée Black Flower in the White House).
En fait, la disparition de l'ancien dictateur libyen serait regrettable pour l'administration Obama, parce qu'aujourd'hui on peut constater que l'intervention libyenne dirigée de l'arrière ("leading from behind") par les Etats-Unis a finalement été une erreur tactique considérable de la part de la Maison-Blanche. En effet, la stratégie de "l'empreinte légère" choisie par l'Otan [19 mars – 31 octobre 2011] a permis de faire tomber Kadhafi, mais n'a laissé personne sur le terrain pour restaurer l'ordre à l'issue de  cette intervention. La situation a été exacerbée par le fait que le peu d'infrastructures que possédait la Libye ont été détruites par l'invasion, sans compter les dizaines de milliers de Libyens qui sont morts pour établir la contre-utopie actuelle

Al-Qaida au Maghreb islamique a étendu son territoire
 
Deux ans plus tard, de grands pans du pays demeurent incontrôlés et des milices lourdement armées sillonnent les campagnes en toute impunité. La dégradation de la situation en Libye a rattrapé l'actualité américaine à la suite des attaques qui ont eu lieu le 11 septembre 2012 contre le consulat des Etats-Unis à Benghazi. L'assaut – que la Maison-Blanche a confondu, à tort, avec la réaction de manifestants à la diffusion sur Internet d'une vidéo anti-islam – s'est avéré une véritable plaie pour le gouvernement à l'échelle nationale : il s'est soldé par le retrait de la candidature de Susan Rice [l'ambassadrice américaine auprès des Nations unies] au poste de secrétaire d'Etat et par le retard que connaît la confirmation de la nomination de Chuck Hagel au poste de ministre de la Défense, à la suite de l'obstruction des républicains au Congrès. Ces derniers semblent d'ailleurs déterminés à ne pas lâcher le morceau.
Le point crucial, toutefois, reste que l'intervention en Libye a permis à Al-Qaida de regagner le terrain perdu pendant le "printemps arabe". Avant l'opération de l'Otan, les manifestations étaient généralement pacifiques et Al-Qaida avait été relayée au second plan des révolutions qu'elle tentait de mettre en œuvre depuis plusieurs décennies. L'incursion américaine en Libye a rouvert la voie à l'organisation terroriste, pour qui les dictateurs devaient être renversés par la force. Par conséquent, les groupes affiliés à Al-Qaida se sont empressés de "prêter main-forte" à l'Otan en Libye.
Depuis, AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) a étendu son territoire et a notamment conquis une zone gigantesque dans le nord du Mali, ce qui a déclenché l'intervention de la France [11 janvier 2013], pour une durée indéterminée, dans son ancienne colonie. S'est ensuivie une expansion des milices en Algérie [prise d'otages sur un site gazier, à In Amenas, le 16 janvier 2013], qui a entraîné la mort de nombreux ressortissants étrangers originaires du monde entier.

Si Kadhafi se retourne dans sa tombe

Les groupes affiliés à Al-Qaida ont été parmi les premiers bénéficiaires des armes, du matériel et de l'entraînement fournis aux rebelles libyens. Ces mêmes armes ont depuis réapparu en Syrie, où Al-Qaida et ses associés représentent les forces les plus efficaces au sein des combattants rebelles. Par conséquent, leur recrutement est actuellement en pleine expansion. Les membres des milices continuent de recevoir des armes et du matériel, qui parviennent désormais aux rebelles syriens.
Et alors que l'opération en Libye a permis à Al-Qaida d'intervenir en Syrie, elle a empêché les Etats-Unis d'en faire autant. Les actions de l'Otan en Libye ayant globalement été perçues comme excessives au regard du chapitre 7 de la résolution du Conseil de sécurité qui a servi de prétexte juridique pour lancer l'intervention, la Russie et la Chine ont pu en profiter pour s'opposer à l'initiative américaine visant à adopter une résolution similaire dans le cas de la Syrie. Même si la Maison-Blanche clame constamment que la chute de Bachar El-Assad est imminente et inéluctable, la position du dirigeant syrien demeure relativement solide deux ans après le début de la rébellion.
Enfin, il faut aussi mentionner les questions de communication liées à l'intervention. Malgré la folie, les crimes, la corruption et des manières excentriques, Muammar Kadhafi était devenu un allié de l'administration de George W. Bush [président des Etats-Unis de 2001 à 2009] et il a participé à la lutte contre le terrorisme et contre la prolifération du nucléaire. Demander au dictateur libyen d'abandonner son programme d'armement nucléaire pour ensuite le renverser envoie un message contradictoire à des pays comme la Corée du Nord et l'Iran.
Manifestement, l'administration Obama avait perçu le renversement de Kadhafi comme un élément secondaire dans le cadre de leur stratégie globale du "printemps arabe". A de nombreux égards, faire tomber le dictateur libyen était effectivement un détail, mais il a beaucoup mieux résisté que ne l'avait pensé l'Otan et les suites de l'invasion ont handicapé la politique étrangère américaine. Si Kadhafi se retourne dans sa tombe perdue dans le désert, c'est probablement parce qu'il est mort de rire.

Musa Al-Gharbi

lundi 25 février 2013

Aymeric Chauprade : les grandes tendances géopolitiques du moment, la place de la France (1/2)


Aymeric Chauprade : les grandes tendances... par realpolitiktv
Première partie. Aymeric Chauprade revient sur les grandes tendances géopolitiques du moment et se penche sur la place de la France dans le monde. Entretien réalisé avec Xavier Moreau pour Realpolitik, le 13 février 2013.

mercredi 20 février 2013

Mali : le projet français, au service de quels intérêts ?

 Samir Amin
Faut-il soutenir l’intervention d’une puissance étrangère, de surcroît ex-tutelle coloniale, dans un pays souverain menacé par les islamistes ? Oui, car cette nébuleuse ultra réactionnaire, soutenue par la triade États-Unis/Europe/Japon, veut en faire une composante d’un territoire transnational doté de ressources importantes, dont la triade serait la principale destinataire. Mais il faut être lucide : la France reste partie prenante de ce projet impérialiste. Elle devra s’en désolidariser pour que les Maliens puissent reconstruire leur pays en toute indépendance.
Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la planète par le capital des monopoles dominant le système.
L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali, mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon) toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’islam politique dans la région.

L’islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste (1)
L’islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples. Ils sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire, il en accentue le mouvement, dont il se nourrit.
Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les taliban d’Afghanistan, le Front islamique du salut (Fis) en Algérie, les « islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Égypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérées de l’islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de l’exil dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui, ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps, les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui facilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.
Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient, dit-on, avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?
De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du FLN algérien et la radicalisation du Mali de l’Union soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut-être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.
En fait, le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand État couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les émirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirais grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.
La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du Grand Sahara le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan (2).
Il revient à François Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidée ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali (3). On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont acceptée du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de François Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voire l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

Gagner la guerre du Sahara
Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’État et de la société du Mali.
Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.
La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les États africains, ni l’Onu ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, ils le seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.
Il n’y a pas grand-chose à attendre des pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao). Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées, c’est le moins qu’on puisse dire. Et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola (formellement membre de la Cedeao) et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces. Mais leur éloignement géographique, et peut-être d’autres considérations, fait courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.
Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses coéquipiers de l’Otan et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée, et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de François Hollande soit capable de l’oser.

Gagner la bataille diplomatique
Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !
La diplomatie française, accrochée à l’Otan et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’islam politique réactionnaire. Elle en a fourni la preuve éclatant dans l’aventure libyenne, dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur), mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’Aqmi au Mali.
Car l’hydre de l’islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du djihad, leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les taliban, l’Aqmi), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).
Or la diplomatie française, jusqu’à ce jour, soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire syrien des droits de l’homme, une officine connue pour être celle des Frères musulmans, fondée par Ryad el-Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soi-disant Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution soit présidée par le Cheikh Ahmad el-Khatib choisi par Washington, Frère musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.
Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que François Hollande ose renverser la table, comme de Gaulle l’avait fait (sortir de l’Otan, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

Reconstruire le Mali
La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.
Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut-être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-parole. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie, il risquerait d’être effacé de la liste des États souverains dignes de ce nom.
Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.
L’Union soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger, de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord du Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et avait même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs bella. Il reste que, faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo –, les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger, qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés) avec lesquels il faut discuter des djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.
Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’État de Moussa Traoré, soutenu jusqu’au bout par Paris. Cette dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?
Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : règnent des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.
Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord du Mali, capturé par la suite par Aqmi, mais également à Bamako.
La décrépitude de l’État malien qui en a résulté est à l’origine de la crise ayant conduit à la destitution du président Amani Toumani Touré – réfugié depuis au Sénégal –, au coup d’État irréfléchi de Sanogo, puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un président « provisoire » – dit de transition – par la Cedeao, dont la présidence est exercée par le président ivoirien Alassane Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du ministère français de la Coopération. C’est ce président de transition, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris, bien que diplomatiquement impeccable : la France a répondu à l’appel du chef d’État « légitime » d’un pays ami. Mais alors, en quoi l’appel du chef de l’État syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-il « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.
Surtout, la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or, sur ce point fondamental, les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes (4). Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite –, reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

Notes
Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne, j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduites à des indications en notes de bas de page, évitant ainsi de longues digressions.
L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’État dit islamiste du Fis (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !), le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’islam politique « modéré » !
(1) Ce rappel bref de ce qu’est réellement l’islam politique réactionnaire s’impose en introduction. L’utilisation stratégique des mouvements en question par les forces du capitalisme/impérialisme dominant n’exclut pas les couacs. La mobilisation d’aventuriers « djihadistes » (« terroristes ») est le moyen incontournable par lequel l’islam politique réactionnaire peut imposer son pouvoir. Ces aventuriers sont évidemment enclins à la criminalité (le pillage, la prise d’otages, etc.). De surcroît les « fous de Dieu » parmi lesquels ils recrutent leurs « armées » sont toujours, par nature, capables d’initiatives imprévisibles. Le leadership du mouvement (le Golfe wahhabite) et celui de l’establishment des États-Unis (et par ricochet les gouvernements des alliés subalternes européens) sont conscients des limites de leur capacité à « contrôler » les instruments de la mise en œuvre de leur projet commun. Mais ils acceptent ce chaos.
Il existe de sérieuses analyses de l’islam politique réactionnaire (voir entre autres Samir Amin, Le Monde arabe dans la longue durée, 2010).
Question adjacente majeure : l’islam politique réactionnaire constitue une bonne garantie que les pays qui sont ses victimes resteront incapables de rejoindre le groupe des nations émergentes. (Voir à ce sujet le chapitre consacré à cette question in, Samir Amin, L’implosion du capitaliste libéral, 2012).
(2) La France a maintenu son contrôle sur le Niger et son uranium par le moyen d’une politique « d’aide » à bon marché qui maintient le pays dans la pauvreté et l’impuissance. Voir note (4). Le projet du Sahélistan balaye les chances de la France de pouvoir maintenir son contrôle sur le Niger.
(3) Faisant contraste avec la lucidité d’Alger, on constatera le silence du Maroc, dont la monarchie avait toujours exprimé ses revendications sur Tombouctou et Gao (villes « marocaines » !) dans des discours tonitruants répétés. Une explication de ce repli de Rabat reste à être donnée.
(4) Yash Tandon (En finir avec la dépendance de l’aide, Cetim 2009) a démontré que « l’aide » associée à la conditionnalité commandée par le déploiement de la mondialisation libérale n’était pas un « remède », mais un poison. Dans l’introduction de cet ouvrage, j’en ai moi-même fourni un exemple, précisément celui du Niger.

AFRIQUE-ASIE.FR 

Pour aller plus loin :
L’Algérie, le Qatar et l’ambassade de Syrie
Le blog de Bernard Lugan